manyfics
     
 
Introduction Les news
Les règles Flux RSS
La Faq Questions
Concours Résultats
ManyChat Plume & Crayon
Boutique & Goodies ManyBash
BetaLecture Nous aider
Les crédits
 
     

     
 
Par date
 
Par auteurs
 
Par catégories
Animés/Manga Comics
Crossover Dessins-Animés
Films Jeux
Livres Musiques
Originales Pèle-Mèle
Série ~ Concours ~
~Défis~ ~Manyfics~
 
Par genres
Action/Aventure Amitié
Angoisse Bisounours
Conte Drame
Erotique Fantaisie
Fantastique Général
Horreur Humour
Mystère Parodie
Poésie Romance
S-F Surnaturel
Suspense Tragédie
 
Au hasard
 
     

     
 
au 8 Déc. 18 :
27350 comptes dont 1297 auteurs
pour 4035 fics écrites
contenant 14876 chapitres
qui ont générés 24107 reviews
 
     

     
 
Latence
Par MeriRCastell
Originales  -  Horreur/Général  -  fr
One Shot - Rating : T (13ans et plus) Télécharger en PDF Exporter la fiction
    Chapitre 1     0 Review    
Partager sur : Facebook | Twitter | Google + | Tumblr | Blogger

Nous avons marché ensemble, hier. La première fois depuis ton accident. Il faisait sombre depuis deux ou trois heures. Brisant le silence, tu as déclaré que je ferais mieux d’attacher mon manteau. Je me suis demandé si c’était un conseil ou une menace, alors ça m’a fait ricaner ; tu me connais bien, en même temps, tu devrais savoir que c’est inutile de me réprimander de la sorte. C’est durant l’hiver que je me sens vivre réellement. Le froid délimite mes contours, me précise. Le reste de l’année, je fais semblant. Un peu.

Peut-être que tu ne me connais pas aussi bien que tu le prétends, car tu as insisté. J’étais de bonne humeur, malgré tout, et ça ne m’a pas dérangé de payer le dîner.

*

Te souviens-tu de ce cours de géographie en 2003 ? Ça fait longtemps, en effet, mais j’y repensais ce matin. Sébastien — tu sais, ce grand maigre qui portait toujours une casquette vert et noir ? Il dessinait ces navires étranges dans les marges de ses cahiers, et j’aimais l’odeur de fraise de son chewing-gum — est arrivé en retard et a pris place à mes côtés. Il s’est endormi après dix minutes. La tête posée sur ses bras, le visage tourné vers moi. Ça ne m’a pas vraiment importunée, même si j’avais l’impression qu’il me fixait à travers ses paupières. Son stylo est tombé de la table et a roulé avant de s’immobiliser contre mon pied. J’avais deux ou trois punaises dans la poche de ma veste et j’avais vachement envie de les glisser dans son gobelet de café.

Un peu avant la fin du cours, après m’avoir adressé quelques regards en biais, tu m’as écrit sur un bout de papier : « Ça te dirait de passer l’heure du dîner avec moi ? Il me reste quelques notes à réviser, mais on pourra aller marcher dehors dès que j’aurai terminé. » J’ai acquiescé.

Quand la cloche a retenti et que les étudiants ont commencé à quitter la salle, tu t’es mis à parler de restaurant, du weekend qui approche, du stage qu’effectue ta sœur Caroline dans la province voisine, ta main cherchant la mienne même après que je l’enfonce dans ma poche. J’aurais souhaité que tu te blesses sur les punaises, mais elles ne s’y trouvaient déjà plus.

*

Si ce souvenir m’est revenu, c’est à cause de la visite de ta mère, jeudi dernier. Tu n’étais pas au courant qu’elle viendrait ; je ne t’avais rien dit, j’espérais que tu paniques à ton retour du travail en la voyant prendre le café avec moi. Tu t’es contenté de ce petit soupir embêté, celui que tu fais parfois et qui me donne envie de trafiquer à nouveau l’escalier menant au sous-sol. Il faut croire que plus rien ne te surprend, félicitations.

Quoi que tu puisses en penser, je l’aime bien, ta mère, à peu près autant que toi. (Je n’ai jamais su quantifier les émotions.) Quant à elle, on dirait qu’elle m’apprécie, tu as vu, nous discutions des résolutions du Nouvel An, du jardin que nous aménagerons cet été, de décoration intérieure, et elle m’a même fait part de sa plus récente trouvaille : des aiguilles à tricoter en bambou. Je lui ai offert des sablés au gingembre, et elle a posé sa main fripée sur mon bras en s’exclamant que je suis adorable. Et la maison est si propre ! Nous devrions partir en vacances, toi et moi, nous le méritons bien après tout, aller au bord de la mer, ai-je déjà entendu parler de la thalassothérapie ? Ça fait des miracles, à ce qu’il paraît ; vraiment ? me suis-je étonnée, je dois être un peu bête, ça ne me dit rien. Et ta mère a pouffé de rire, heureuse de pouvoir étaler ce qu’elle a lu en diagonale dans le dernier magazine Vie & Santé. J’ai battu des cils, c’est si passionnant ce qu’on peut apprendre de nos jours, et j’ai repensé aux aiguilles à tricoter en bambou que j’aurais aimé lui enfoncer dans les yeux.

« À vrai dire, » ai-je commencé, « j’aurais adoré partir en vacances avec Jules, mais il faudra attendre qu’il ait terminé ses séances de thérapie. C’était une très mauvaise chute, pauvre chéri, dire qu’il a fallu lui mettre des vis, oh là là j’en ai des frissons ! » Et je t’ai vu te renfrogner du coin de l’œil, je ne t’appelle jamais « chéri » ; tu crois peut-être que j’essaie d’amadouer ta mère. C’est possible, qu’est-ce que j’en sais, je dois m’être laissée emporter par ce rôle débile.

Malgré la tendresse dont elle a fait preuve envers moi, ça ne l’a pas empêchée de critiquer le dîner que j’avais préparé. Tu m’as défendue, un peu trop d’ailleurs, tu as soutenu que tu adores le romarin, tu veux qu’il y en ait beaucoup. Tu l’as fixée avec insistance, tu espérais peut-être que je ne m’aperçoive de rien. J’en ai profité pour concocter une expression désemparée, je me suis tordu les mains ; je suis confuse, j’ai pourtant suivi la recette à la lettre. Ta mère a posé sa coupe de vin et a scandé : « La recette ! Oh, la recette ! Ma fille, quand on cuisine, il faut se faire confiance et mesurer les quantités à l’œil ! Il y a tellement de romarin sur ce rosbif, on pourrait le bourrer d’arsenic et l’on n’y verrait que du feu ! »

Décidément, elle est géniale, ta mère.

Tandis qu’elle s’apprêtait à partir, elle a ajusté son écharpe et t’a lancé avec une mine complice : « Tu feras plus attention dans les escaliers, hein ? Faudrait pas gâcher vos projets de vacances ! » Ça ne t’a pas fait rire.

Pendant que je faisais la vaisselle, je t’ai entendu fouiller dans l’armoire, mais je ne me suis pas retournée. Eh oui, chéri, c’était vraiment du romarin, qu’est-ce que tu croyais ?

*

Caroline passe à ma boutique pour commander un bouquet. L’anniversaire d’une amie d’enfance. Je lui propose un arrangement de roses jaunes, d’iris et de marguerites, peut-être des alstrœmères si elle cherche une composition plus colorée, ou encore des freesias pour leur parfum délicat. J’inscris son choix sur une note autocollante. Elle reste quelques minutes pour prendre de tes nouvelles, exprime ses regrets ne de pas avoir été là pour toi après ton accident. Et moi, quoi de neuf ? Ne suis-je pas déprimée par toutes ces journées avec mes plantes pour seule compagnie ?

Au contraire. Non seulement les fleurs n’argumentent pas, ne causent pas de problèmes, en plus elles meurent au moment où je me désintéresse d’elles. Qu’est-ce que j’aimerais que notre entourage en fasse autant !

Mais je ne dis rien de tout ça, bien sûr. La conversation bifurque, Caroline demande si j’ai teint ou coupé mes cheveux. Non, j’ai commencé à les coiffer avec un peu d’huile d’amande. Je recommande ce produit à tout le monde, pas dans le but d’en faire la promotion, mais pour créer l’illusion que j’ai parlé de moi et qu’il ne se passe rien de remarquable dans ma vie.

Caroline repart de sa démarche dansante, et j’attends que l’air autour de moi ait retrouvé son immobilité habituelle pour décoller enfin ce sourire candide de mon visage.

*

Je sors pour ramasser le journal sur le pas de la porte. Daniel me salue de l’autre côté de la haie de thuyas avec un enthousiasme auquel je préférerais ne jamais me heurter à cette heure matinale. Pas question de rester dehors pour bavarder par un froid pareil. Je lui envoie la main, sachant très bien que ce mouvement me fera lâcher la ceinture de soie de mon déshabillé. Le sourire de Daniel s’élargit.

J’ai couché avec lui à quelques reprises, notamment au réveillon du Jour de l’An, quand tu es arrivé en retard parce que tu voulais acheter du champagne et que la plupart des commerces étaient fermés. Daniel ne m’intéresse pas particulièrement — il est trop vieux pour moi, de toute manière, et ses enfants m’horripilent. Et puis il y a Bijou, son bichon maltais qui a saccagé mes bégonias en creusant dans mes plates-bandes, l’été dernier. Bref, j’espérais que tu découvres mes folles escapades et que tu piques une crise. Seulement, tu n’as jamais deviné, alors ça ne vaut pas la peine que je révèle quoi que ce soit.

*

Une ou deux minutes de silence s’écoulent. Il fait froid dans notre chambre, tu voudrais remonter les couvertures, mais je suis assise dessus et je n’ai pas l’intention de bouger. Tu me demandes si quelque chose me préoccupe. La fatigue rend ma bouche légèrement pâteuse, alors je me contente de secouer la tête. « Qu’est-ce que tu regardes, dans ce cas ? » Je me redresse, repousse mes cheveux derrière mon épaule. « Juste les réverbères, les arbres dénudés. » Je pourrais conclure ma phrase avec : « rien d’intéressant, en somme », mais ce serait mentir, puisque ça m’importe. Tu t’adosses à la tête de lit pour scruter à ton tour la ville endormie, puis désignes du menton la petite maison en diagonale de la nôtre. Son toit semble crouler sous le poids de la neige. C’est là où habite cette vieille cinglée qui fouillait dans notre courrier il y a quelques semaines, tu l’as peut-être oublié, mais pas moi.

Tu commences à relater un événement de ton enfance, une soirée proche de Noël durant laquelle une tempête s’est abattue sans bruit, comme dans un rêve. Magique et effrayante à la fois pour tes yeux innocents. J’essaie de t’imaginer à quatre ans, à sept, à onze. Je n’y parviens pas. Tu gâches mes chiffres préférés.

Ta voix me berce jusqu’à ce que le silence revienne ; je n’écoutais pas vraiment, me contentais de laisser mes pensées rebondir entre les mots. Je m’aperçois que je devrais peut-être raconter quelque chose à mon tour ; peu importe que ce soit vrai ou non. Je n’en ai pas envie. Je te relance un peu négligemment, « as-tu d’autres souvenirs comme celui-là ? », juste pour m’évader à nouveau. Tu parles et j’étire le bras pour effleurer le froid de la fenêtre, lentement, un va-et-vient du bout des doigts.

Je songe que si je devais écrire à propos de l’amour, j’essaierais de nous décrire ; la bretelle de ma nuisette qui tombe sur mon épaule, ta joue rugueuse à peine éclairée par le bleu de la neige, le ton feutré de nos voix. Les sourires que tu lances parfois en cherchant mon regard. J’écrirais que les deux amants se tiennent la main, qu’il y a si peu de distance entre eux qu’ils perçoivent la chaleur de corps de l’autre et chacune de leurs expirations mesurées.

Ce n’est pas notre cas.

*

Tu te laisses retomber à côté de moi avec un soupir satisfait. La moiteur sur ma peau commence à refroidir. Désagréable. Je tire les draps afin de me couvrir davantage tandis que tu me souffles un « bonne nuit » alangui.

Le sommeil ne vient pas. Je ne me souviens plus si je me suis brossé les dents avant de me mettre au lit. Je lèche le côté de ma première molaire inférieure gauche — ma favorite — et la trouve complètement lisse. Il faut croire que j’ai su être responsable, même si je n’en ai pas vraiment eu conscience.

Je pourrais te tuer.

Prétexter avoir soif et revenir avec un couteau de cuisine. Je m’assurerais de ne pas te faire souffrir bien longtemps. Juste assez. Je repousse les couvertures et pose un pied sur le plancher. Les lattes de bois sont glacées.

Je remettrai ça à une autre nuit.

 
     
     
 
Pseudo :
Mot de Passe :
Se souvenir de moi?
Se connecter >>
S'enregistrer >>