VI. STUDIO
Gustav suivait du regard les voitures qui passaient devant la fenêtre. Il attendait de voir la silhouette de Tom apparaître au bout de la rue, remonter la foule à contre-sens et frapper à la fenêtre. Cependant, il savait qu'aujourd'hui, il ne viendrait pas. C'était dans l'air. Il sentait Georg s'agiter dans son dos, brancher sa basse et l'accorder silencieusement ; c'était sa façon de patienter. Il se tourna vers lui, et lui demanda de le rejoindre. Assis en tailleur sur le dossier du canapé, ils ouvrirent la fenêtre et allumèrent une cigarette.
- Il est resté dormir avec Bill. - Oui. - Il faut se dépêcher de finir l'album, il n'a plus beaucoup de temps.
Georg secoua la tête, comme pour écarter cette vérité qui leur collait à la peau. Il détestait la lucidité de Gustav. Il saisit une de ses mains et frotta le bout de ses doigts rugueux contre le sparadrap immaculé que le batteur avait prit l'habitude de mettre sur ses jointures avant de jouer. C'était quelque chose qu'il faisait souvent, et qui voulait dire qu'il se sentait bien, à cet instant précis. Gustav sourit et rapprocha son visage de celui du bassiste.
- Georg... - Oui ? - Geo, et si moi je mourrais, qu'est ce que tu deviendrais ? - Je me taperais Andréas, ça fait des lustres que j'attends ça.
Gustav pinça la main de Georg qui poussa un petit cri de douleur avant d'éclater de rire.
- T'es vraiment con, hein. - Oui, je sais. Mais c'est toi, tu me poses des questions idiotes. Qu'est ce que je pourrais bien devenir sans toi ? - Et Tom, qu'est ce qu'il va devenir ? demanda Gustav dans un souffle, comme s'il se parlait à lui-même. - On fera tout pour qu'il ne parte pas lui aussi. - Ouais... - ... - Quelle connerie, mais quelle connerie, bon Dieu.
Georg hochait la tête silencieusement. Il tenait Gustav du mieux qu'il pouvait, il le serrait le plus fort possible, de peur qu'il ne se laisse emporter par la tempête qu'il gardait en lui depuis bien trop longtemps. Seuls sur ce canapé d'un noir brillant et parfait, ils ressemblaient aux naufragés d'un autre monde, avec leurs épaules crispées et leurs visages perdus dans leurs cheveux, avec leurs vêtements encombrant, déjà trop lourds pour leurs pauvres carcasses, et Andréas, qui les observait depuis la régie et qui avait beau connaître toute la force de leur amour, ne parvenait à distinguer que désespoir et abandon autour d'eux, telle une menace semblable à celle qui enserrait son cœur. C'est pourquoi il sortit et s'approcha du couple, ignora le froid qui s'empara de sa main lorsqu'il la posa sur l'épaule de Gustav, et le secoua doucement. Il vit Georg bouger en rythme : ils étaient parfaitement connectés l'un à l'autre.
- Allons boire quelque chose. Je vous emmène chez moi, il est trop tôt pour vous demander si vous irez chez Georg ce soir.
Ils acquiescèrent. Andréas savait tout résoudre en un clin d’œil. C'était son plus grand talent, hormis son maniement génial du tambourin. Ils sortirent et montèrent dans la voiture qui les attendait près du trottoir d'en face. Andréas prit le volant, pendant que les musiciens s'installaient à l'arrière. Le trajet se fit silencieusement. Chacun était perdu dans ses pensées, même si finalement, ils avaient exactement le même sujet à l'esprit.
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